Jeu d’écriture (numéro 57) sur À Vos Plumes (http://avosplumes.xooit.com/index.php) :
Votre texte devra commencer par ces mots : « Bien qu'elle soit habituée
à... »
et comprendre exactement 3000 signes (espaces comprises).
Bien qu’elle soit habituée à la défaillance chronique de sa mémoire, aujourd’hui Elsa est très angoissée. « Encore
la faute de ce satané bouton ! », songe t-elle. La dernière fois, c’était… Non, les souvenirs sont trop nébuleux. Elle se rappelle seulement que ce matin, juste après avoir pressé
sur le fermoir de métal, le temps s’est… évaporé. À présent, les interrogations déboulent. Comment a t-elle atterri dans ce salon de thé, devant un chocolat fumant ? Une serveuse
approche :
– Où sommes-nous,
Mademoiselle ?
– Ne vous inquiétez pas, Madame.
Le directeur a prévenu pour qu’on vienne vous chercher.
– Mais qui va venir ?
réplique alors la vieille dame perplexe.
En guise de réponse, la jeune fille lui adresse un sourire gêné avant de s’éloigner.
L’inquiétude s’accentue. Ses yeux, presque transparents, fixent le vide tandis que ses mains noueuses triturent en permanence
la large robe de pilou délavé qui enveloppe sa frêle silhouette. Soudain, au détour des rides qui sillonnent son visage auréolé d’une chevelure grise en bataille, un sourire s’esquisse.
Oui !… Albert va venir la sauver de ce cauchemar. Il peut bien abandonner quelques instants ses bouquins et le bureau où
il passe un temps infini entre le tableau noir constellé d’équations et sa table de travail maculée d’écrits emplis de lettres, chiffres, symboles… D’une minute à l’autre, il va certainement
pousser la porte, vêtu de son pantalon gris et du pull marron qu’il ne quitte jamais.
Pour tromper l’attente, la vieille dame s’égare dans ses souvenirs. L’un d’eux s’insinue plus précisément. Elle frémit en
revoyant Albert lui offrir le poudrier d’argent orné de fines roses découpées en filigrane. « Cet
objet est magique », murmure t-il en déposant un tendre baiser sur son cou avant d’ajouter en plaisantant :
« Pour l’ouvrir, il suffit de passer la main devant la cellule
sans toucher au bouton, sinon le temps va se déformer… »
Ce dernier mot résonne encore entre ses oreilles. Dans cet endroit
glacial, tout paraît hostile. Pourquoi les clients la dévisagent-ils ? D’un geste nerveux, elle saisit le
journal oublié sur une table voisine. Mais sans lunettes, la date est difficile à déchiffrer. Aussi hèle t-elle la serveuse :
– Nous sommes bien en 1932
?
– Heu... Non, Madame. Mais ils ne vont plus tarder maintenant.
– Dites-moi plutôt quel jour nous
sommes, réplique Elsa agacée.
– Le 12 décembre 1936,
Madame.
– 1936 ? répète t-elle
incrédule.
Tout s’emmêle davantage. Comment un simple poudrier l’a-t-il propulsée dans le futur ? Égarée dans ses interrogations,
la vieille femme fouille la poche de son peignoir et retrouve un objet qu’elle caresse avec précaution. Il ne faut surtout pas appuyer…
Au même instant, deux hommes en blouse blanche franchissent le seuil du salon et se dirigent vers Elsa qui malaxe une boîte à
pilules, ânonnant inlassablement : « Pas fait exprès, pas fait exprès… ». L’un d’eux lui répond alors doucement :
« Bien sûr.
Allez, on vous ramène à l’hôpital, Madame Einstein… »
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