Jeu d’écriture (numéro 27) sur Maux d’auteur (http://forum.aceboard.net/i-7663.htm) :
« Ce dont je me souviens, avec le plus de justesse, c'est du poids du silence… ». À vous d’écrire la suite…
À toutes fins utiles, il s'agit de la première phrase du chapitre 11 du roman d'Alain Emery :
« Le bourreau des landes ».
Ce dont je me souviens, avec le plus de justesse, c'est du poids du silence… Dix ans déjà ! Aujourd’hui encore, il me semble qu’aucune unité précise n’existe pour le quantifier. Des tera-tonnes peut-être ? Ou bien étaient-ce des pico-grammes ? Sensation paradoxale où les infinis se sont rejoints…
Le 8 février tombait un dimanche cette année là. Mon père allait souffler une bougie ciselée du nombre quatre-vingt-cinq. Tous ses enfants, petits-enfants, frères et beaux-frères, sœurs et belles-sœurs avaient été conviés à la fête que j’avais le plaisir d’organiser. Fait exceptionnel, la tante Alice avait même consenti à quitter son merveilleux pays (les États Unis d’Amérique) afin de participer aux réjouissances. J’avais prévu de concocter un repas, à la fois simple et original : hors-d’œuvre variés, cailles rôties aux girolles accompagnées de pommes de terre sautées, plateau de fromages et forêt noire. Bien sûr, les bulles de champagne tiendraient une place d’honneur pétillante tout au long de cette remarquable réunion de famille qui aurait dû être le plus beau des cadeaux…
Il paraît qu’il n’y a pas de hasard… Probablement, si j’en crois « l’invité » qui a déboulé le vendredi précédant l’anniversaire pour apposer son sceau indélébile. Aux environs de neuf heures du matin, le téléphone a sonné. Au moment de décrocher, j’ai croisé le reflet de ma silhouette dans le miroir de l’entrée. Je me rappelle parfaitement le pull-over de laine rose que je portais. Étrenné le jour même, il m’allait aussi mal qu’un tablier à une vache. Un sourire mi-amusé mi-désabusé au coin des lèvres, je songeai, contrariée : « Encore un achat coup de cœur raté ! ». Nuage dérisoire au seuil d’une journée apocalyptique. Le soupçon d’amertume s’évapora sitôt que le timbre angoissé de mon père résonna dans le combiné. La nouvelle me percuta tel un coup de poing : Maman était tombée…
Sous le choc, tout s’est emmêlé dans ma tête. Tétanisée par la peur, j’ai tenté de trouver refuge dans le déni. Trop éprouvant d’affronter la vérité. Abasourdie, j’ai sottement songé à la rencontre dominicale, à priori gâchée, et au gâteau qu’il faudrait décommander…
Ensuite ? Ensuite, tout est allé très vite. Les quarante-quatre heures suivantes ont défilé à un rythme diabolique. Pompiers, urgences, médecins, soins intensifs, attaque cérébrale, coma irréversible…
Le dimanche matin, dans la pâleur froide de la chambre d’hôpital où nous étions réunis avec mes frères et mon père, la douleur a franchi le mur du son d’un silence assourdissant. Comme dans un film au ralenti, je perçois encore l’écho déformé du bang qui a déchiré mes oreilles. Sous les tremblements de mes jambes, le sol s’est dérobé. Une chape de béton s’est effondrée sur mon corps glacé. Entre mes lèvres scellées, aucun mot, aucun cri. Un vide énorme. Monstrueux. À travers les larmes, je ne distinguais plus que le petit bandeau de gaze blanche qui ceignait son visage diaphane. L’incroyable et cruelle réalité m’avait rattrapée. À cinq heures, le 8 février 1998, Maman s’était tue… pour toujours…
Le temps a cicatrisé peu à peu la peine sans toutefois gommer le bourdonnement muet qui grésille toujours au fond de moi sur le fond rose d’un pull-over trop large…
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