Jeu d’écriture (numéro 21) sur Maux d’auteur (http://forum.aceboard.net/i-7663.htm) :
La phrase
suivante pourra être le début, la fin de votre texte, ou bien être insérée
dans le coeur du texte, à votre convenance.
« Chaque jour, le libraire venait s'asseoir au chevet de la littérature. Elle respirait mal. Elle était brûlante. Mais elle respirait
toujours. » (Phrase extraite du roman de Pierre Peju " La petite Chartreuse").
« Oufffffff ! » souffla Grégoire. Il espérait vraiment l’avoir sauvée. Depuis trente ans, une telle chose ne s’était jamais produite dans sa boutique « Lire et Délires ». Il s’enfonça un peu plus dans le fauteuil. Son esprit ne cessait de tournicoter autour d’une seule question : était-il venu à bout de cette singulière situation ? Cela durait depuis, depuis… Il ne savait plus.
Il se souvenait seulement que tout avait commencé à la suite d’un coup de fil. En raccrochant, un bruit dans l’arrière-boutique l’avait intrigué. « Encore une souris papivore ! », avait-il alors songé rageusement. D’un pas nerveux, il avait arpenté les traverses et poussé le rideau de sa caverne, ainsi qu’il se plaisait à qualifier l’endroit où ses livres précieux étaient entreposés. D’un regard circulaire, il avait scruté les étagères une à une avant de s’arrêter face au trou dans la rangée de littérature anglo-saxonne. À cet instant, son cœur avait vacillé. « The invisible man » avait disparu… Juste à côté, une pâte verdâtre suintait de la reliure d’une vielle publication. Sur la tranche décolorée, les caractères étaient illisibles, la couverture piquetée, les lettres effacées par endroits, une image aux couleurs estompées laissait deviner les contours d’un engin étrange. Il s’agissait de l’édition originale de « The time machine ». Grégoire l’avait saisie. Entre ses mains, les mots avaient fondu sur les pages recroquevillées. En quelques secondes, l’ouvrage de Wells avait remonté le temps se métamorphosant en un tas gluant de pâte à papier originelle… À l’évidence, ses livres s’étaient mystérieusement autodétruits en s’identifiant à leur contenu… Aussitôt, il avait posé un regard affolé sur les autres volumes qui ne semblaient pas – encore - touchés par le mal étrange. Il avait immédiatement éloigné « The war of worlds » pour éviter qu’il ne fût dévasté par une attaque extra-terrestre. Sur l’étagère du dessous, il avait retiré promptement les oeuvres de Sade qui risquaient de mourir d’amour et celles de Zola d’une overdose d’alcool… Dans une ronde infernale, il avait dénudé les rayons et posé les livres à même le sol en cercles concentriques, respectant une certaine distance entre eux pour éviter toute propagation de la maladie. Puis, il avait décidé de lire (ou relire) chaque recueil, certain que son attention les empêcherait de se suicider.
Ainsi, chaque jour, le libraire venait s'asseoir au chevet de la littérature. Elle respirait mal. Elle était brûlante. Mais elle respirait toujours. Rassuré, Grégoire poussa un nouveau soupir. Au même instant, Adélaïde, l’apprentie, entra dans la caverne en piaillant :
« Monsieur Grégoire ! Monsieur Grégoire ! Arrêtez de faire « ouf » et réveillez-vous ! Y’a un client bizarre qui vous réclame ! ». Fronçant les sourcils, il fixa le regard mutin de la jeune fille et se leva. Médusé, il nota que tous les livres avaient réintégré leur place… Encore groggy, il se dirigea vers la boutique où un homme vêtu tel un gentleman du XIXème siècle prononça ces mots avec un délicieux accent anglais :
– Bonjour Sir ! J’ai téléphoné ce matin pour acquérir des éditions originales. Vous vous souvenez ?
– Euh ! Oui, oui… , balbutia le libraire avant d’ajouter : enchanté, Monsieur Wells…
Mimi