Vendredi 4 avril 2008

 

« Une galantine, j’te dis Victor ! Cette allumette n’est qu’une galantine ! », s’était-elle exclamé devant le téléviseur. Si « Les feux de l’amour » refusaient obstinément de s’éteindre depuis plus de vingt ans, sa mémoire s’étiolait chaque jour un peu plus. La maladie grignoteuse de neurones avait atteint une zone si profonde que la signification même des mots lui échappait. Les yeux humides, je l’avais fixée avec compassion, me retenant de rectifier ses propos incohérents. À quoi cela aurait-il servi de dire que Druscilla était une gourgandine et non une galantine ? J’étais épuisée par ce repas au cours duquel j’avais vainement tenté de lui expliquer que ce n’étaient pas des « bonzaïs armés de sushi jusqu’aux oreilles qui avaient attaqué « Compte Harbour » pendant la guerre de cent ans »… Ma mère avait refusé de me croire, prétextant que j’étais une étrangère ignorant tout de l’histoire de la Macédoine. La macédoine… L’image du puzzle de légumes collait si bien à celle de son cerveau éparpillé par un Alzheimer affamé…

 

Elle avait tellement changé ! Toute élégance avait disparu de son comportement. Son habillement était plus que sommaire. Toujours la même robe de chambre. L’étoffe en était élimée à force d’être triturée par ses mains noueuses. Où étaient passées les toilettes coquettes, le maquillage parfait ourlant ses yeux d’azur ? Celle qui avait été l’exemple phare de ma jeunesse, avait l’apparence d’un fruit ridé, maltraité par le temps. Ce jour là, le sommeil l’avait cueillie devant ce feuilleton stupide. Je n’ai jamais saisi en quoi de telles histoires invraisemblables et abracadabrantesques peuvent passionner les foules. Sans doute n’y a t-il rien à comprendre. J’étais si lasse. Assise sur le fauteuil, près du lit de ma mère, je finis par m’endormir sur le dernier Stephen King…

 

Vers seize heures, alors que je m’apprêtais à prendre congé, ses doigts agrippèrent mon chandail. Sans prononcer un mot (de longues périodes de silence alternant avec une volubilité confuse), elle semblait me supplier de rester. Je posai tendrement ma main sur la sienne avant de regagner la sortie. Comme chaque semaine depuis cinq ans, j’étais arrivée à midi. Après quatre heures auprès d’elle, j’étais sur les rotules. Habituellement, je partais sans un regard de sa part. Pas ce jour là. Au moment de franchir le seuil de la maison spécialisée où elle vivait, je l’entendis hurler mon prénom. Cela n’était plus arrivé depuis bien longtemps. Me retournant, j’aperçus sa frêle silhouette dans le hall. Pieds nus, les cheveux en bataille, elle me fixait de son regard profond, celui d’avant la maladie… Les yeux emplis de larmes, elle me tendit une bonbonnière de porcelaine et accompagna son geste de ces incroyables paroles : « Tiens, ma fille. Voilà ton cadeau de Noël. La boîte de Pandore t’appartient maintenant… ». La nuit suivante, le 8 février, son cœur cessa de battre.

 

Pendant des semaines, je me sentis honteuse et coupable de ne pas avoir su comprendre. De ne pas lui avoir offert un peu plus de mon temps. Mais les regrets ne servaient à rien. Elle était enfin libérée du mal invisible qui l’avait tant dégradée. Par peur ou par superstition, je n’avais pas ouvert le petit coffret, offert en guise d’adieu. Les propos de ma mère étaient certes incongrus, mais l’allusion à l’histoire de la jarre mythique contenant tous les maux de l'humanité, m’effrayait beaucoup trop. J’avais donc rangé la mystérieuse boîte dans un tiroir de la commode, me contentant de la frôler chaque fois qu’un de mes soutiens-gorge se coinçait dans la rainure du fond. La veille du 14 juillet, j’eus la désagréable surprise de retrouver mon appartement sans dessus dessous. Des cambrioleurs s’étaient introduits par effraction dans mon intimité. Plus que volée, l’atroce sensation d’un viol me submergea. Ma lingerie avait été souillée par d’ignobles individus qui avaient dérobé mes bijoux après avoir déversé le contenu de la commode sur le sol. Les débris de porcelaine essaimés dans les dentelles pastel me bouleversèrent. Hébétée, les yeux noyés de larmes, j’étais en proie à une insupportable douleur… comme si ma mère mourait une seconde fois. Jamais, je ne saurais ce qu’elle avait souhaité me transmettre. Il ne me restait plus que le mince espoir de voir la police étriller ces malfrats le plus vite possible, afin que le butin soit récupéré intégralement…

 

Au fil de l’été, aucune nouvelle ne vint apaiser mon émoi. « L’enquête suit son cours, Madame. Vous serez prévenue dès qu’il y aura du nouveau. », me répondait-on invariablement lorsque j’appelais le commissariat. Toutefois, il fallait être lucide. Plus le temps passait, plus les chances de retrouver mes bijoux et le contenu de la boîte s’amenuisaient. Cette perspective m’angoissait chaque jour davantage, au point de m’en rendre malade. Matin et soir, je croisais mon reflet dans le miroir de la salle de bains. Un visage de papier mâché au teint éteint, témoignait d’une fatigue extrême. En septembre, à bout de force, je me résolus à consulter un médecin. Les analyses révélèrent une accumulation de bilirubine, caractéristique d’un ictère… autrement dit une jaunisse, consécutive à un trop-plein de contrariétés. L’homme de sciences me prescrivit du repos et m’incita à entreprendre un travail intérieur pour « faire mon deuil »… détestable expression dont le sens m’avait toujours échappé…

 

À l’inverse des recommandations médicales, je mis à profit la semaine de calme forcé pour dépoussiérer le cadre de ma vie si terne. Sans ménager mes forces, métamorphosée en toupie frotteuse et aspirante, je nettoyai les moindres recoins de mon appartement, m’étourdissant de travaux pénibles et peu passionnants. Ce ménage intensif me permit de dénicher des éclats de porcelaine sous le sommier ainsi que trois pétales de soie blanchâtre. Peut-être des miettes de l’offrande de ma mère ? Cette possibilité m’incita à les garder dans un étui à lunettes usagé. Après sept jours de décrassage, lavage, repassage… mon logement étincelait tandis que pantelante et lessivée, j’admirais avec fierté les effets de l’huile de coude. La pseudo satisfaction s’évapora dès la reprise de mon travail. Clairement, ce subit engouement pour le ménage n’avait été qu’un prétexte pour fuir la réalité, ne pas penser et surtout anesthésier la brûlure intérieure qui me déchirait encore, toujours, de plus en plus fort…

 

Imperturbablement, la vie continua à dérouler son fil sans aucun fait marquant. Mon existence baignait dans le gris persistant de la routine. Cette année là, les fêtes de fin d’année et leur clinquant attirail de cadeaux et de nourriture surabondante, me parurent sans saveur. Le moral en berne, je m’enfonçais dans la spirale de la tristesse. Seules les visites au cimetière m’apportaient un certain apaisement. Je fleurissais aussi souvent que possible le marbre moucheté de la stèle. Mais roses, lys, œillets, chrysanthèmes… fanaient en un clin d’œil. Ce jour de février, malgré la température glaciale, j’avais tenu à rendre visite à ma mère, disparue tout juste un an plus tôt. Les paupières closes, je priais en silence lorsque j’entendis clairement : « Tu devrais essayer les asphodèles ! ». Dans un sursaut, mes yeux, rougis par les pleurs et le froid, s’écarquillèrent d’effroi. Instinctivement, je répondis dans le vide « Des quoi ? ». La voix répéta : « Des asphodèles ! C’est plus résistant ! ». Un instant, je crus à halluciner. Quelqu’un avait vraiment parlé. Mais qui ? Le cimetière était désert. Le cœur cognant à tout rompre, je pivotai sur moi-même et reconnus son visage…

 

Nous ne nous étions plus croisés depuis… depuis… j’avais perdu le compte. Claude avait vieilli. L’ado aux allures déjantées et à la coiffure punk, était devenu un sobre quadrat. Ses traits s’étaient épaissis et ses cheveux raréfiés. L’an dernier, j’avais aperçu sa silhouette sombre ici même, perdue au milieu des nombreuses personnes venues rendre hommage à ma mère. Mais, la douleur était alors telle qu’aucun échange n’avait été possible. Depuis, le temps avait façonné son action cicatrisante. Même si à l’évidence, je n’avais toujours pas « fait mon deuil ». Après le cimetière, mon ami d’enfance proposa d’aller nous réchauffer autour d’un chocolat chaud. Sans hésiter une seconde, j’acceptai son invitation. Ce jour marqua le début de ma renaissance…  

 

Tous deux divorcés, nos solitudes s’apprivoisèrent au fur et à mesure. Dès l’été suivant, nous décidâmes de vivre ensemble. Je laissai sans regret mon appartement pour m’installer dans la maison de Claude. Le déménagement permit de découvrir derrière le pied de l’armoire normande encore quelques miettes de porcelaine encollée de minuscules fragments d’étoffe grisâtre ainsi qu’une sphère veinée d’or et de brun. Grosse comme un petit pois, la provenance de cette boule aux allures de perle m’était totalement inconnue. Dès cet instant, le doute n’était plus permis. Il s’agissait bien d’une parcelle du « trésor » de ma mère. J’enfouis les reliques de bonbonnière dans le vieil étui où dormaient ceux récupérés lors du grand ménage de septembre. Quant à ma précieuse trouvaille, je l’enveloppai de papier de soie afin de la faire expertiser.

 

Les bijoutiers qui l’examinèrent furent d’accord sur le fait qu’il s’agissait d’une pierre fine, plus exactement d’un œil-de-tigre… En revanche, les estimations les plus fantaisistes y furent associées, d’autant que le contour présentait trois griffures réparties à équidistance. Sans doute cet œil avait-il orné le chaton d’une bague. Qu’importe, je ne souhaitais pas le vendre mais le faire re-sertir afin de conserver le dernier souvenir de ma mère. Après réflexion, j’optai pour la réalisation d’un pendentif circulaire incrusté d’une triskèle d’or, centrée sur la pierre. 

 

Dès l’instant où le bijou fut accroché autour de mon cou, une incroyable tranquillité s’installa dans mon esprit. Inconsciemment, je lui attribuai les vertus d’un talisman. Parfois, j’imaginais l’âme de ma mère incrustée dans cette pierre providentielle. Souvent mes pensées erraient à la recherche de celle qui me manquait toujours autant. Dans ces moments là, Claude me surnommait avec tendresse : « sa petite sélénienne ». Heureusement, avec le temps, mes séjours dans la Lune se sont espacés. Aujourd’hui, la sérénité demeure.

 

J’ai enfin « fait mon deuil »…

 

 

(Les mots soulignés sont ceux d’un logorallye proposé par le site « poudreurs d’escampette » : http://fr.groups.yahoo.com/group/poudreursdescampette)

par Mimi publié dans : Textes courts communauté : Au fil des mots
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Commentaires

J'ai relu cette galantine (!) avec un immense plaisir. tu es décidemment très douée ma belle amie :)
commentaire n° : 1 posté par : cath (site web) le: 09/04/2008 19:17:08
Merci à toi belle amie également...
Mimi
réponse de : Mimi (site web) le: 01/06/2008 10:10:52
Tu as une belle plume Mimi. Plus j'avance dans ton blog et plus je pense que tu as du talent. Il te faut continuer.
commentaire n° : 2 posté par : Lastrega le: 02/07/2008 03:20:19
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