Jeudi 25 octobre 2007

 

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Tapie sous les feuillages du fossé humide, les yeux rivés sur le bas-côté en surplomb, je reste à l’affût du moindre mouvement. Sur les pavés, le martèlement des bottes et les aboiements de chiens se sont tus. Enfin ! Tout est étrangement calme à présent. À travers les branchages, j’aperçois une miette de lune dans le ciel obscurci. C’est le moment de filer. Avant qu’ils ne se rendent compte de mon absence.Vite ! Sortir de ce trou et m’engouffrer dans la forêt de bouleaux pour gagner la frontière. Là-bas, je serai définitivement libérée de cet enfer où je me promets de ne jamais … jamais, retourner !…
 
Je marche depuis des heures. J’espère avoir pris la bonne direction. Je me suis fiée aux étoiles et à mon seul instinct. Combien de kilomètres ai-je parcouru ? Neuf ? Dix peut-être ? Le chemin est encore long. Si long. Je voudrais accélérer la cadence mais chaque pas dans le sol pierreux et chaotique me transperce d’une douleur qui irradie la totalité de mon corps. Surtout ne pas abandonner. « Il ne faut jamais baisser les bras, Mila !... ». Ce sont tes mots, Maman. Tu me les répétais à chaque fois que je capitulais devant un obstacle. Je me décourageais si facilement ! Tu serais fière de moi, ma douce, si tu me voyais aujourd’hui.
 
Il y a si longtemps que je n’ai plus aucune nouvelle de toi. Depuis ce maudit jeudi. J’avais dormi chez Mamie Rachel. Levée tôt pour profiter de la fraîcheur du petit matin, je rentrais à la maison quand j’ai été arrêtée au coin de la rue des « Blancs Manteaux ». Je n’ai jamais su si tu avais réussi à fuir avec Papa et Samuel avant que la police ne vienne chez nous. Je t’ai vainement cherché parmi les milliers d’hommes, femmes, enfants, agglutinés sur les gradins du vélodrome. Tu te souviens, Maman ? Nous nous y étions rendus plusieurs fois pour encourager les coureurs cyclistes avalant des kilomètres de piste. C’était le temps de l’insouciance. Mais le 16 juillet 42, du haut de mes quinze ans, j’ai découvert l’horreur. Enfermée dans ce lieu, transformé en prison sinistre, je n’ai cessé de pleurer. Pas de nourriture, un seul point d’eau, aucune hygiène, la peur, les pleurs, les cris, l’angoisse pendant six longs jours. J’ai cru devenir folle. Puis, j’ai été transférée. D’abord, Drancy. Ensuite, un dépôt ferroviaire. Dans la foule terrorisée, j’ai attendu impuissante, encerclée par des gardes, armes au poing. Lorsque le train est entré en gare, policiers français et soldats allemands se sont brusquement mis à hurler des ordres. En quelques secondes, j’ai été propulsée dans un wagon à bestiaux. Entassés les uns contre les autres, nous ne pouvions nous asseoir qu’à tour de rôle, sur la paille couvrant le sol. Sans toilettes, l’atmosphère s’est rapidement chargée de miasmes mêlant sueur, urine, excréments, vomissures, immondices… Les portes étant cadenassées de l’extérieur, il était impossible d’évacuer la puanteur tenace. Collée à la paroi du wagon, j’essayais d’inhaler un soupçon d’air à travers les fentes des lattes de bois. Parfois, j’apercevais des bouts de paysages verdoyants, seule note de vie dans l’enfer roulant. Cet épouvantable voyage m’a paru durer une éternité. Quand le convoi a ralenti, je me suis bizarrement sentie soulagée. « Enfin de l’air ! », ai-je pensé lorsque les portes se sont ouvertes dans la gare de Dachau…
 
Sur le quai, le vacarme était assourdissant. Les aboiements des chiens policiers se fondaient aux vociférations des S.S.[[1]] qui procédaient au tri des prisonniers. Dès la descente du train, les familles étaient séparées. Les enfants, les personnes âgées, les malades … tous ceux qui semblaient faibles étaient rassemblés d’un côté. Amaigrie par tant de jours sans nourriture, je m’attendais à les rejoindre. Après m’avoir observée quelques secondes, un des sélectionneurs a saisi mon bras et m’a violemment jetée vers l’autre groupe où se serraient les hommes robustes et les femmes jeunes. Ensuite, tout est allé très vite. Nous avons été conduits vers des bâtiments gris, sans fenêtres. Je n’ai plus jamais revu l’autre groupe… Après la douche et la tonte des cheveux, nous devions revêtir des guenilles rayées. En rejoignant le baraquement, sous la menace des coups de gummis[[2]] assénés par les S.S. lorsque nous n’exécutions pas leurs ordres assez vite, j’ai aperçu au loin, le quai de la gare. Des fantômes en gris et blanc y triaient les monceaux de valises, vêtements, lunettes … dont nous avions été dépouillés. En quelques heures, Mila Brönstein n’existait plus. Réduite au numéro 7855, ancré profondément à l’encre bleue, j’allais endurer un calvaire de deux interminables années…
 
Par tous les temps, je devais semer, labourer, bêcher, creuser les champs proches du camp. Épuisée, affamée, battue, brimée et humiliée quotidiennement, je vivais dans la terreur, la crasse, la vermine, la maladie, la promiscuité… Pour échapper à l’enfer, chaque soir, sur ma couche de bois, je m’enroulais dans une fine couverture trouée et je priais. Au rythme des mots psalmodiés en silence, à bout de force, je sombrais dans le sommeil. Mes rêves me transportaient souvent vers l’enfance. Je me revoyais, lovée au creux de tes bras, Maman. Je sentais ton souffle sucré et la caresse de ta soyeuse chevelure. Tu retirais les petits peignes de nacre pour que mes doigts ondulent en toute liberté sur tes boucles brunes. Cette bouffée de bien-être m’apaisait. Mais le jour suivant, avant même le lever du soleil, le film répétait à l’infini son scénario sordide.
 
Il y a six mois, les plaies dont mes mains étaient recouvertes se sont mises à suppurer. Pour soulager ma peau meurtrie, Sweïa, une détenue du baraquement voisin, me rapporta un tube de pommade de l’infirmerie où elle était affectée. Le lendemain, le médecin du camp la fit arrêter pour ce qu’il qualifia de vol. Battue à coups de pied et de crosse, elle fut horriblement torturée avant d’être pendue publiquement, deux jours plus tard. Sweïa avait été exécutée à cause de moi ! Simplement, parce qu’elle s’était comportée en être humain et charitable… La culpabilité me hantera toujours. Pendant des semaines, j’ai pensé que seule la mort pouvait me délivrer d’une existence abominable, devenue encore plus insupportable. Au fond de l’abîme, au moment où je m’apprêtais à me jeter sous le feu des miradors, j’ai entendue tes paroles, Maman. Dans un souffle, tu as murmuré : « Non, Mila ! Ne baisse pas les bras. Pas maintenant… Pas ici… ». À cet instant, j’ai réalisé que si je renonçais à la vie, Sweïa avait risqué et perdu la sienne pour rien. Il me fallait résister et survivre pour honorer sa mémoire. Je le lui devais…
 
Dès lors, ma détermination n’a cessé de se renforcer avec un seul objectif : m’échapper. Les soldats vérifiaient notre présence plusieurs fois par jour : le matin, avant de partir vers les champs ; le soir, après la journée de travail ; et dès le franchissement des lettres de fer : « Arbeit macht frei [[3]]», ils nous rassemblaient sur la place centrale pour l’appel. Nous devions rester debout, immobiles dans le froid, la neige, la pluie ou le soleil brûlant, affamés, éreintés, jusqu’à ce que tous les prisonniers aient répondu présents. Il ne restait qu’une seule possibilité d’évasion : le trajet entre les champs et le camp. La route était assez accidentée et les fossés profonds. Un impératif cependant : agir avant l’automne. Sinon, il me faudrait affronter en plus le froid, le gel et la neige. Je voulais atteindre la Suisse. J’ignorais combien de kilomètres me séparaient du pays de la liberté. Mais j’étais si motivée que rien ne me paraissait insurmontable. Il me faudrait marcher nuit et jour à travers la forêt bavaroise, me cacher pour échapper aux S.S.. La nourriture ? Je faisais confiance à mon étoile pour me guider. Les fermes ne manquaient pas. Je pourrais toujours grappiller des œufs, des légumes et quelques fruits. J’imaginais même que par chance, je rencontrerais des résistants qui m’aideraient à franchir la frontière.
 
Au camp, tout le monde rêvait de s’échapper. Mais nous n’en parlions pas. Personne n’était au courant de mes intentions. Les autres détenues auraient peut-être essayé de me dissuader d’oser un pari aussi fou. Les tentatives d’évasion se soldaient presque toujours par un échec. La sentence était immédiate : la pendaison en public. Pour l’exemple. Mais cela n’entachait en rien ma décision. S’il restait une chance, je voulais la saisir. Et je l’ai fait hier soir, Maman…
 
À mi-chemin entre les champs et le camp, Estelle s’est évanouie. Les soldats nous ont ordonnés de stopper et se sont groupés autour d’elle. Tandis qu’ils la sommaient de se relever, enfonçant leurs armes dans les côtes d’une femme à bout de force, j’ai compris que c’était le moment. Malgré la douleur que je ressentais pour elle, il me fallait agir. Vite ! Sans réfléchir davantage, j’ai sauté dans le fossé.Certaines détenues m’ont vue. Elles se sont tues. Quelques instants plus tard, Estelle s’est relevée. Le groupe a repris la route. J’ai attendu plusieurs minutes avant de sortir de ce refuge providentiel. Juste le temps de ne plus entendre de bruit. Je me suis alors précipitée vers la forêt et ai couru à perdre haleine, droit devant, en me fiant à mon seul instinct. Il fallait que je m’éloigne au plus vite des abords du camp…
 
Tu vois, Maman, j’ai tenu bon. Tu peux être fière de moi. J’ai marché toute la nuit, grâce à l’énergie que tes paroles m’ont transmise. Les S.S. ne m’ont pas trouvée. Pourtant, ils ont dû me chercher à la lumière de leurs torches. Avec les premiers rayons de soleil, la traque va s’intensifier. La fatigue me fait trébucher à chaque pas. J’ai mal partout. J’ai faim. Je voudrais me reposer mais je n’ai pas d’autre choix que de continuer. Ma seule chance est de passer un cours d’eau pour égarer le flair des chiens. Je vais marcher encore un peu et sitôt que je trouverai un fourré suffisamment épais pour servir d’abri, je m’arrêterai. Juste quelques instants. Le temps de reprendre mon souffle…
 
Je me suis finalement glissée sous un tas de bois. Entièrement recouverte de branches et de feuilles, je vais enfin pouvoir détendre mon corps éreinté. Je ne résiste plus. Mes paupières commencent à se fermer quand tout à coup, un bourdonnement sourd me parvient. L’oreille tendue, je ne parviens pas à en identifier l’origine. Des voix ? Des rires ? Des cris ? Je redresse la tête et scrute les alentours. Au loin, des ombres s’agitent entre les arbres. Sur le qui-vive, je retiens mon souffle … avant de réaliser que ce sont seulement des enfants qui jouent à cache-cache. Rassurée, je disparais sous les branchages pour m’enfoncer aussitôt dans une douce léthargie… 
 
Subitement, un bruissement dans les feuillages me réveille. Devant moi, se tient une fillette d’une dizaine d’années. Un visage de poupée encadré de tresses dorées, me fixe d’un regard bleu profond. Ses lèvres esquissent un sourire. Je me soulève. Spontanément, je pose mon index sur la bouche en signe de complicité. Elle me sourit encore avant de se retourner et de prononcer d’une voix candide : « Kommen Sie , kommen Sie schnell. Sie ist da ! [[4]]». Ses mots claquent en même temps les bottes des hommes en uniformes kaki. À travers mes larmes, je ne distingue plus que deux nattes blondes et un faisceau de mitraillettes pointées sur mon étoile…
 
 
 
 
 

[1] S.S. (SchutzStaffel) : groupe de protection
[2] Gummi = câble électrique recouvert de caoutchouc
[3] « Le travail rend libre »
[4] « Venez ! Venez vite ! Elle est là ! » 
par Mimi publié dans : Nouvelles communauté : Au fil des mots
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