Samedi 22 décembre 1962.
Youpi ! Voici les vacances de Noël. Dans trois jours seulement, c’est la grande fête des enfants. À
sept ans et demi, Pradoline a du mal à croire à ce vieux bonhomme aux allures de chaperon rouge portant une barbe blanche. Comment arrive t’il à être partout à la fois, faire plaisir à tous les
enfants du monde et surtout comment va t'il pouvoir entrer chez elle ? Dans l’appartement du Boulevard Gambetta, il n’y a pas de cheminée. Ce détail ne l’avait pas choquée jusqu’à
présent. Mais cette année, c’est différent. Cette interrogation la préoccupe. Autre chose la tracasse également. Depuis le début de ce mois, les rues de Nice ont revêtu des habits de lumière.
L’avenue de la Victoire s’est parée de mille feux et depuis le pont de la gare jusqu’à la Place Masséna, des dizaines de vendeurs de sapins bravent le froid ainsi que quelques pères Noël !
La présence de vendeurs d’arbres lui paraît justifiée. En revanche, la fillette a du mal à imaginer pourquoi le Père Noël est déjà sorti, surtout qu’il n’y en a pas un, mais
plusieurs ! C’est mystérieux ! En une seule journée, elle en a croisés cinq ou six différents. Mais lequel est le vrai ?
Dans son imagination, Pradoline a échafaudé une théorie. Le vrai Père Noël, qui vit dans le Ciel, est très
occupé à lire toutes les lettres qu’il reçoit. À ce propos, elle lui en a préparé une que Maman n’a toujours pas postée. Il doit fabriquer les joujoux ou aller les chercher aux Galeries
Lafayette. Il doit aussi préparer son traîneau et nourrir ses rennes. Il n’a donc pas une minute pour se promener dans les rues. C'est pour cela qu’il envoie des représentants, un peu partout
dans Nice et ailleurs. Pradoline en conclut que, de tous les bonshommes rouges croisés dans la rue ou dans les magasins, aucun n'est le « vrai » Père Noël. Ce sont tous ses
fils...
Alors qu’elle tient fermement la main gantée de Maman, elle arrive tout au bout de l’Avenue. Sous les arcades de
la place Masséna, les vitrines du plus grand magasin de la ville s’animent des scènes extraordinaires de la vie de Blanche Neige et Cendrillon. Émerveillée, Pradoline n’en perd pas une miette. Il
y a un monde fou dans le magasin et particulièrement au rayon jouets, plein à craquer. La fillette virevolte comme une toupie partout avant de se décider. Maman commence à s’impatienter et lui
dit :
– Allez, ma puce, ça suffit ! Tu as choisi ? On rentre. Je commence à être fatiguée par tout ce monde et Papa a
besoin de nous au magasin.
– Ouuuuuui, Maman. Voilà, j’ai choisi. Tu viens ? On va la montrer à la vendeuse pour qu’elle le sache quoi dire au Père
Noël.
– D’accord…
Elles se dirigent alors vers la vendeuse, submergée de demandes. Il faut encore attendre et Maman perd
patience.
– Bon, allez ma chérie. Ce n’est pas grave. J’ai retenu la référence qui est très simple puisque c'est P7655, comme
Pradoline suivi de ta date de naissance. On la mettra sur la lettre du Père Noël que tu vas reprendre en arrivant à la maison. Ensuite, on ira la poster.
– Tu es sûre, Maman ? Parce que je ne voudrais pas que le Père Noël se trompe. Et puis j’espère qu’il recevra ma lettre à
temps. Pourvu que ce ne soit pas trop tard…
– Ne t’inquiète pas, ma chérie. Tout ira bien.
Sur le chemin du retour, Pradoline est à moitié rassurée. Elle aurait préféré que la vendeuse note bien sa
commande. Mais elle décide de faire confiance à Maman.
Arrivée à la maison,
Pradoline demande impatiente, la lettre qu’elle a déjà commencée. Maman lui tend une petite feuille de papier quadrillé. De son écriture fine et régulière, elle a écrit quelques lignes à
l’encre violette auxquelles elle tient à ajouter deux petits paragraphes, l’un en vert, l’autre en rouge :
« Bonjour Cher Père Noël,
J’espère que vous n’avez pas trop de travail et que vous recevrez ma lettre à temps pour pouvoir
m’apporter tout ce que je veux. Je vous préviens, chez moi il n’y a pas de cheminée Alors essayez de rentrer par le balcon qui est assez grand. Voici ma liste :
« D’abord, s’il vous plaît, apportez-moi un costume d’infirmière avec des piqûres car la poupée Bella que vous m’avez amenée
il y a longtemps est très malade.
« Ensuite je voudrais des habits de soirée pour la poupée Barbie que l’on m’a offerte pour mon
anniversaire…
« Pour mon frère Jacques, apportez moi, s’il vous plaît, un disque de quatre anglais qui chantent. C'est tout nouveau et je
ne connais pas bien le nom du groupe.. C’est quelque chose comme Biteulz. Je sais qu’il les aime vraiment beaucoup.
« Je voudrais que vous aidiez mon frère André à trouver une jolie fiancée.
« Pour Pépère, il lui faut une nouvelle paire de lunettes car il n’arrive plus très bien à lire avec moi.
« Je crois que Papa voudrait beaucoup de clients au magasin et que Maman aimerait une nouvelle cuisinière, car la
sienne est fatiguée et le four brûle tous les gâteaux…
Voilà, cher Père Noël… Je vous envoie plein de gros bisous.
Pradoline.
Je rajoute aujourd’hui ce que je viens de voir avec Maman aux Galeries. C’est la jolie bicyclette mauve
(numéro P7655), qui se trouve au rayon des jouets au fond sur la gauche. Si vous ne la trouvez pas, demandez à la vendeuse. C’est très important… Encore Merci mon cher Père
Noël.
Avant de vous quitter, je dois vous dire un secret, rien qu’entre nous. Je vous le demande maintenant, comme
ça vous pouvez déjà commencer à le préparer. Pour Noël prochain, je voudrais un vrai chien. J’en ai envie mais Maman ne veut pas. Alors s’il vous plaît, ne le dites à personne….
Pradoline.»
Quand elle finit, Pradoline rejoint Maman dans la cuisine, lui tend sa liste mise à jour et lui
dit :
– Voilà, Maman, maintenant il faut faire vite et aller la poster. Tu veux bien me dire quelle adresse je dois écrire sur
l’enveloppe.
– Oui, eh bien, tu écris : Père Noël, Voie Lactée, Le Ciel.
– C’est tout ? Et tu es certaine que tu ça va arriver ? C’est très grand le Ciel et il y a plein d’étoiles et le Bon
Dieu aussi, non ?
– Arrête de t’inquiéter pour un rien, ma puce. Fais-moi confiance, le Père Noël recevra ta lettre à temps.
– D’accord, mais tu veux pas qu’on aille la poster tout de suite ?
– Bon, ça suffit, maintenant. Laisse moi travailler et va voir ailleurs si j’y suis…
Sur ces mots, Pradoline part à grandes enjambées sous le regard étonné de Maman qui se demande si sa fille a
bien compris ce qu’elle vient de lui dire. Quelques instants plus tard, elle revient. Elle tient avec beaucoup de précaution le cadre ciselé couleur sépia dans lequel se trouve la photo de
mariage de Papa et Maman. En tendant sa trouvaille, elle dit fièrement :
– Voilà, Maman je t’ai trouvée !...
Maman ne résiste pas et éclate de rire…
– C’est bon, tu as gagné. Je vais aller poster ta lettre…
– Super ! Mais surtout tu ne lis pas la fin, d’accord ? Allez on y va !
– D’accord ! Mais j’y vais toute seule. Repose toi un peu et va lire avec Pépère.
– Mais je veux y aller avec toi.
– Non ! Tu restes là avec Pépère et profite pour travailler un peu ton piano. Madame Audier a dit qu’il fallait faire tes
exercices pendant les vacances.
Maman a dû user de plus d’un subterfuge pour pouvoir aller poster la lettre toute seule. Pradoline ne comprend
pas tout mais n’insiste pas et part faire ses gammes.
***
Le grand soir de Noël est arrivé. Alors que tout le monde semble manger différemment ce jour là, à la
maison, rien ne change vraiment. Il y a bien le grand arbre au milieu du salon, décoré avec soin et patience avec l’aide Maman. Au pied du sapin, elle a mis ses plus belles chaussures, mais il
n’y a pas réellement une ambiance de fête. D’ailleurs elle ne comprend pas pourquoi ses camarades lui parlent de messe de minuit. Elle n’y est jamais allée et ne se souvient pas être déjà entrée
dans une église. Mais ce soir, cela ne la préoccupe pas beaucoup. Elle attend demain matin avec impatience.
***
Après une nuit agitée, Pradoline se lève de bonne heure. Tout le monde semble encore dormir. Elle se précipite
au pied de l’arbre où … miraculeusement, de nombreux cadeaux ont poussé pendant la nuit. Hésitant à les ouvrir, la fillette court vers la chambre de Papa et Maman, qui se réveillent à peine.
Toute excitée, elle demande sur un ton extrêmement empressé :
– Papa, Maman, le Père Noël est arrivé à venir jusqu’ici. Il y a plein de paquets au pied de l’arbre. Je peux les
ouvrir ?
– Mais oui bien sûr… Allez dépêche-toi, lui répond Papa en adressant un sourire entendu à Maman.
Pradoline court vers le salon et commence à ouvrir, toujours très délicatement, les paquets qui lui sont
destinés. Elle découvre d’abord la panoplie d’infirmière et vérifie qu’il y a bien de quoi faire des piqûres ! Elle est ravie. Il y aussi une superbe tenue de soirée pour sa poupée
Barbie. Sur les autres paquets sont indiqués les noms de Pépère, Jacques, André… Elle est déçue, il n’y a pas de bicyclette… Cependant, accrochée à une branche du sapin, elle remarque une petite
enveloppe, portant son prénom. Elle l'ouvre et en sort une carte qui semble presque irréelle. Le Père Noël, en personne, lui a écrit ces mots :
« Ma petit
e Pradoline,
J’ai bien reçu ta lettre. Ta bicyclette mauve t’attend au magasin car elle ne rentrait pas dans ma hotte
déjà surchargée. La vendeuse est au courant. J’ai bien noté tout ce que tu as demandé pour ta famille. Tu peux être rassurée car Jacques va sans doute être très content du cadeau que je lui ai
laissé au pied de l’arbre. En ce qui concerne André, je ne lui ai pas trouvé de fiancée, mais je le crois suffisamment grand et dégourdi pour qu’il rencontre tout seul une belle jeune fille.
Pépère aura une nouvelle paire de lunettes dès que ta maman l’aura emmené voir le docteur spécialiste des yeux. Ton Papa et ta Maman auront aussi certainement de bien belles surprises très
bientôt… Voilà, ma petite Pradoline, je t’envoie plein de bisous du Ciel où je repars très vite pour commencer à préparer les « joujoux » de l’année prochaine…
Le Père Noël »
Pradoline n’en revient pas. Le Père Noël en personne, lui a écrit… Même si elle trouve que son écriture
ressemble étrangement à celle de Maman. Mais ce n’est pas grave, elle retient qu’elle va avoir sa bicyclette. Folle de joie, elle babille à tout va, s’empresse d’aller réveiller ses frères et
Pépère pour leur faire part de la grande nouvelle. Quand Jacques se lève, il est encore tout ensommeillé. Pradoline le tarabuste :
– Allez Jacky, ouvre vite s’il te plaît. Je veux voir ce que le Père Noël t’a apporté. Tu as vu ? Il m’a donné tout ce
que je lui avais demandé. Et toi ? Tu lui avais fait aussi une lettre ?
– Hummmm… Euh oui bien sûr, répond t-il hésitant et rajoute d’un air bougon, allez, laisse-moi un peu tranquille. J’ai encore sommeil.
– Mais, Jacky, s’il te plaît…
Devant l’insistance de Pradoline, et poussé par la curiosité, il consent à ouvrir ses cadeaux. Il reste ébahi
devant l’un des premiers 45 tours des Beatles, intitulé « Love me do »… Il se lève d’un bond et spontanément va embrasser et remercier Papa et Maman. Pradoline en reste bouche
bée. Elle en est même vexée. Pourquoi son frère remercie t'il ses parents alors qu’ils n’y sont pour rien ? C’est le Père Noël qui lui a apporté ce disque parce qu’elle-même le lui avait
demandé… Elle intervient et dit d’un ton surpris :
– Mais, Jacky, tu te trompes. C’est le Père Noël qu’il faut remercier…
– Mais oui bien sûr !… Tu as raison. C’est vrai… Excusez-moi, Monsieur le Père Noël, je vous adresse tous mes
remerciements…
Dit-il en souriant et en levant les yeux au Ciel. Pradoline préfère ça !…. Décidemment, elle ne comprendra
jamais les grands. Il faut tout leur dire. Heureusement qu’elle est là.
***
La journée se déroule tranquillement en famille, sans tralala ni même repas de fêtes. En fin d’après-midi, alors
que tout le monde regarde les spectacles de Noël à la télévision, Pradoline va dans la chambre de Pépère et reprend ses fidèles amis Motus et Colorus afin de confier ses
impressions sur ce jour différent des autres :
« Bonsoir mon cher Motus,
Je te souhaite un joyeux Noël et pour l’occasion je t’offre les mots que le Père Noël m’a envoyés. Je vais
les coller à la dernière page. Je suis à la fois contente et un peu triste. Pourtant, j’ai eu tous les cadeaux que j’avais demandés, même la bicyclette mauve que j’irai chercher demain avec
Maman. Je ne sais pas encore comment je vais la surnommer. J’hésite encore entre « Biroulette » et « Biduline ». Mais quelque chose me chiffonne. Je ne comprends pas pourquoi
Noël n’est pas vraiment une fête à la maison. On ne va pas à la messe. On ne fait pas de crèche au pied de l’arbre On ne mange pas la dinde et les desserts… Et quand je demande pourquoi, Maman me
répond que « chez nous, on ne fête pas Noël ! »… Oui, mais c’est quoi « chez nous » ? Je ne comprends pas. Pourtant le Père Noël a bien réussi à venir. D’ailleurs, j'ai
envie de lui écrire une lettre pour le remercier. Qu’en penses-tu mon ami ?
Bon, je me sens un peu fatiguée. Je te laisse. À très bientôt. Plein de bisous de Noël…
Ton amie Pradoline…. »
Sur ces mots, elle rejoint Maman à la cuisine. En l'aidant à préparer le repas du soir, elle lui fait
part de ses interrogations :
– Dis Maman, pourquoi on ne fête pas Noël chez nous ?
– C’est un peu compliqué, chérie. C’est parce que Noël est une fête chrétienne et que nous ne le sommes pas…
– Ah bon ! Nous ne sommes pas quoi ?
– Nous ne sommes pas chrétiens.
– Et c’est grave si on ne l’est pas ?
– Non, chérie. Ça signifie qu’on ne croit pas que Jésus soit le fils de Dieu…
– Ah ! Mais alors, quel rapport avec le Père Noël ? C’est lui le père de Jésus ?
– Non, Pradoline tu mélanges tout… Dans la religion chrétienne, on croit en Jésus qui est né le jour de Noël. C’est pour ça
que les deux évènements sont liés. C’est plus clair pour toi ?
– Hem… Oui un peu, mais pas totalement. Je ne comprends toujours pas pourquoi on ne peut pas fêter Noël même si on ne croit
pas au petit Jésus… Et nous, alors à quoi est-ce qu’on croit ?
– Eh bien en Dieu…
– Mais les autres, les chrétiens comme tu dis, ils croient aussi en Dieu, non ? Ou alors, c’est pas le même Dieu ?
– Si chérie. Mais dans chaque religion, il y a des façons différentes de croire.
– Oh, ça devient trop compliqué. Je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas une seule façon de croire.
– Oui, tu as raison. Mais les êtres humains compliquent toujours tout et chez nous, les juifs, comme ailleurs c’est
compliqué…
– Ah bon, je suis juif alors ?
– Non, tu es juive.
– Oui, c’est bien ce que j’ai dit… De toute façon, je ne sais pas ce que cela veut dire.
– Eh bien, ça signifie que tu dois pratiquer la religion israélite, aller à la synagogue, suivre des règles et surtout
être très discrète et ne pas dire que tu es juive…
– Ah bon ? Pourquoi ce n’est pas bien d’être juif ou juive ? Oh lalalala…. Moi ça ne me plaît pas du tout et
je préfère ne pratiquer aucune religion. Et je veux croire au Père Noël et en aucun autre Dieu…
– Bon, il me semble que tu es fatiguée. Va te reposer on reparlera de cela un autre jour quand tu seras plus grande et que tu
ne croiras peut-être plus au Père Noël.
– Oh ça m’étonnerait qu’un jour je n’y croie plus. D’ailleurs, je vais aller lui écrire pour le remercier d’exister…
Avec une moue boudeuse et rebelle, Pradoline repart dans le chambre de Pépère. En attendant le dîner elle prend
une feuille de cahier et avec Colorus, écrit un petit mot au Père Noël.
« Bonsoir mon gentil Père Noël,
J’espère que vous n’êtes pas trop fatigué d’avoir tant travaillé la nuit dernière. Je veux vous remercier
pour tous les beaux cadeaux que vous m’avez donnés et ceux que vous avez apportés à ma famille. Je veux aussi vous dire que je vous aime beaucoup et que je préfère croire en vous plutôt qu’en
Dieu, votre voisin de la Voie Lactée et qui est l’autre père de votre fils Jésus….
Je vous embrasse et vous dis à l’année prochaine. N’oubliez pas le chien que je vous ai
commandé.
À très bientôt. Pradoline. »
Elle met le tout dans une petite enveloppe et écrit l’adresse. Demain, elle demandera à Papa un timbre car elle
n’ose pas le faire avec Maman qui va lui poser tout plein de questions. Puis elle enverra cette lettre.
***
Ce soir, Pradoline est très fatiguée. Elle va se coucher et s’endort avant même que Maman ait pu la border et
l’embrasser. Elle rêve de ses futurs Noëls et veut croire que le vieux bonhomme en rouge continuera, toute sa vie durant, à lui apporter de superbes cadeaux…