Ce matin là, comme d’habitude, mes orteils s’approchèrent le plus doucement possible. Un geste automatique. Presque
inconscient. Au contact de la plaque de plastique, je sentis un tsunami de salive débouler dans ma gorge. Bouché bée, les yeux écarquillés, je fixai l’aiguille affolée, oscillant dans une zone
frappée d’une inscription rougeoyante : « Hors normes ». Ma balance l’avait décrété. J’étais énorme…
Descendant à toute vapeur d’un pèse-personne, qui n’avait jamais aussi bien porté son nom, je tentai de me raisonner. J’avais
rêvé. Mon esprit s’était égaré pendant quelques secondes. Aucun doute, il y avait erreur. Le reflet dans le miroir en attestait. Ma silhouette évoluait peu depuis des années. Certes, les gracieux
capitons de mon ventre avaient tendance à essaimer la taille et les cuisses, mais rien d’anormal. Confiante, je remontai encore plus délicatement sur Grassouilline (ridicule surnom de mon
« adorable » balance). À peine mes plantes l’eurent-elles effleurée que je vis jaillir à travers la minuscule brèche creusée dans la matière, une armée de lutins. Tridents au poing, ils
piaffaient des cris stridents : « Seuil d’alerte, seuil d’alerte !... ». Les mutins commencèrent à fourmiller sur mes tarses avant de tracer en direction des chevilles.
Spontanément, je sautai sur le carrelage froid dans l’espoir fou que les pirates alpinistes dégringolassent. Mon inspiration fut couronnée de succès. Aussitôt la terrifiante invasion
cessa.
Assise sur le rebord de la baignoire, je restai immobile tandis que mes pensées se chevauchaient, à l’allure d’un pur sang au
galop, sur les carreaux hallucinants de ma salle de bains. Dans une ronde infernale, elles martelaient mes tempes avec cette rengaine obsédante : « si Grassouilline avait
raison ? ». Mon esprit franchissait allégrement la limite des normes. Anormale… c’est sûr, j’étais devenue a-norm-ale… Sans doute le résultat de mon engluement au pilotis d’un ordi
flottant où j’avais enchaîné trop de parties de spider solitaire…
Depuis ce jour, j'ai troqué cette stupide
addiction contre celle des mots. Suis-je pour autant re-devenue normale ? Je l’ignore et je ne peux même
plus consulter Grassouilline car à l’issue de cette étrange matinée, je l’ai jetée avec mon ordi-araignée dans la fosse à lutins…
Comme une gamine amputée de sa jumelle, quelques mots d’une femme prisonnière de
son image…
Sale temps. Sale week-end. Un rien ? Peut-être. Pas sûr.
Une peccadille montée en épingle. Pas vraiment.
Qu’importe. L’amitié s’est effilochée. Fêlée. La poupée effondrée. Le regard éteint, ses yeux trop clairs se
ferment pour ne pas mouiller. Douleur idiote qui éclate une tête trop fragile. Impossible de raisonner des tempes qui résonnent sur un tempo infernal. Écrire pour libérer la pression. Mais si
mal. La poupée n’arrivera décidemment jamais à grandir.
Le carcan de carton déchiré, elle est plus vulnérable et ne résiste pas. L’intérieur en vrac tel un amas de
feuilles mortes. Naïve, elle croyait que l’amitié était la plus forte. Qu’est ce qu’elle a pu être bête avec un grand C.
Son aile s’est brûlée, la laissant écrasée au pied d’un monde bleu si effervescent où elle ne trouve plus sa
place. Recroquevillée dans sa coquille, elle étouffe pour que tu respires mieux.
Dimanche 16 septembre 2007
Dès sa naissance, Pradoline avait tout du « petit cœur ». Une petite fille, ou plutôt une poupée modèle.
L’angelotte bouclée, élève appliquée était aussi lisse que les images qu’elle collectionnait. Elle faisait bien bisquer sa maman de temps en temps, juste pour prouver sa réalité d’être humain et
pas seulement de pinochiette, mais sans plus.
Cela dit, l’approche de la « perfection » a des travers.
Par la suite, Prado n’avait cessé de maîtriser sa vraie nature dans le moule étroit d’une existence où le
surmoi régnait en despote absolu. L’étiquette « rigide » semblait diablement et irrémédiablement collée à son apparence empreinte de raideur physique tout autant que mentale.
C’était sans compter sur le pouvoir de l’écriture … qui fit exploser sa gangue. À l’âge où les mamies tricotent
(de moins en moins de nos jours) la layette de leurs petits enfants, elle découvrit un plaisir insoupçonné. En laissant courir ses doigts sur un clavier, des histoires folles, déjantées,
farfelues, débridées se mirent à gicler sur l’écran…
Le ciselage de mots est devenu le passe-temps favori de Prado. Parfois, l’inspiration n’est pas au
rendez-vous et l’histoire est moyenne, pour ne pas dire médiocre. Qu’importe. Elle respire tellement mieux depuis qu’elle a troqué le masque guindé contre une plume totalement dingue…
Dimanche 16 septembre 2007
Simple mais pas simpliste … ou vice-versa ?
Alors que l’été taquine le soleil dans un savant jeu de chat(grin) et souris(re), une curieuse envie aussi sotte
que grenouillue, a assiégé ma cervelle ratatinée. De façon impérieuse, l’idée s’est imposée telle une évidence. Pour retirer le préfixe du verbe sur-vivre, il me fallait astiquer, dépoussiérer,
décrasser un miroir au tain brouillé. Celui des pensées…
Sans perdre une miette de temps, j’enroulai un chiffon autour de mes neurones et commençai frotter sans
ménager l’huile de coude des synapses. Les négations furent les premières à s’évaporer. Étrangement, une sensation de légèreté s’installa. Ouf ! Un peu d’espace au sein des circonvolutions
serrées telles des anchois qui commençaient à empester. Puis, les idées sombres, les sensations de peur, doute, s’estompèrent pour faire place à l’assurance et la sérénité. Les barreaux de la
prison fondirent à vue de neurone. Au cœur du cerveau libéré, une invitée inattendue s’installa sur le sofa des émotions. L’empathie se substitua à la ronchonnerie égocentrique, égoïste,
nombriliste … bref à cet amoncellement de pléonasmes qui détourne de la vie. Une énergie nouvelle avait pris place au creux d’un miroir reproduisant à l’infini des reflets bienfaisants.
Depuis, le préfixe « sur » n’a pas encore totalement disparu. Il demeure en filigrane d’un miroir dont
le traitement est à appliquer sans cesse. Un jour, sans aucun doute, il sera étincelant…