Ce texte a été écrit dans le cadre d’un appel à textes sur le thème : « Relations textuelles » pour le site de Françoise Guérin : « Mot compte double » (http://motcomptedouble.blog.lemonde.fr/2008/08/30/plume-doigt).
Dans la balance des expériences textuelles, le plateau a toujours penché dangereusement du côté : écriture, au détriment de sa fidèle jumelle : lecture. Ne m’en veuillez donc pas de focaliser ici sur l’écrit, occultant sciemment les livres, jalons de mon existence.
Dès le plus jeune âge, un affaissement de la voûte plantaire me valut, le ridicule surnom de « pieds palmés ». Vers six ans, lasse de l’appellation peu flatteuse, je fus tentée de détourner l’attention sur les prouesses de ma main droite. Des heures durant, au bout du porte-plume, calé entre pouce, index, majeur, encrés de violet, la « Sergent-Majorette » crissait sur le cahier d’écriture, créant des arabesques pâteuses. À force de volonté, l’abécédaire finit par se dessiner en lettres, minuscules et majuscules, pleines et déliées. L’application à répéter inlassablement l’exercice vit mes efforts récompensés par l’attribution d’un nouveau sobriquet, beaucoup plus élogieux que le précédent. J’étais devenue « doigts plumés ». Hugh !
Puis, sur le chemin d’une scolarité, résolument orientée vers la « con-science », les traînées violacées se sont effacées au profit de bavures, noire ou bleue (et parfois rouge), laissées par une multitude de stylos à encre, à bille, rollers… Je me suis épanchée sur tant de dictées, rédactions, dissertations, rapports, mémoires, thèse, articles, spécifications, lettres… que ma mémoire se refuse à ouvrir les tiroirs où croupissent mes « chefs-d’œuvre ». Il me reste cependant un vestige de cette intensive période d’écriture manuscrite : le léger renflement (comparable à un mini « hallux valgus » du gros orteil) sur la phalangette du majeur droit. Probablement, ma coquine et fallacieuse, autant qu’hypothétique, bosse des maths y demeure… prisonnière. Paix à son âme !
Vers la quarantaine, j’ai noué un lien thérapeutique avec l’écrit. Sombre période d’une dizaine d’années pendant lesquelles, j’ai noirci plusieurs cahiers à tout petits carreaux, de caractères heurtés. Les numéros se sont succédés au gré d’une existence oscillant sur un grand huit de bonheur(s), peines et frustrations. Mots douloureux, exaltés ou insipides, exceptionnellement, fantaisistes. Je n’avais rien de commun avec Bridget Jones, si ce n’est l’obsession des kilos. D’ailleurs, les diaristes écrivent rarement (évitons le péremptoire « jamais ») pour rire ni pour être lus par d’autres. Mon journal n’était qu’un tremplin à la recherche d’espaces de liberté intérieure. J’ai hurlé des cris muets pour ne pas étouffer. Dialogue ininterrompu entre moi et moi. Juge et partie, duales et indissociables. Parfois, le soulagement se dessinait tel un mirage au bout d’un tunnel de phrases. Le leurre passé, les maux reprenaient alors l’ascendant sur des mots, prompts à s’enfoncer dans la spirale d’un manège désenchanté…
La crise de la cinquantaine m’a conduite à prendre de la distance. Fini le nombrilisme. Il était temps de changer de sujet et peut-être de voie. Au hasard d’un « pseudo-cyber-atelier-d’écriture », je fus tentée de laisser parler un imaginaire, fortement lié au vécu, et « d’écrire » (notez les guillemets, tant cet essai tient de l’ébauche) un conte qui, demeure unique à ce jour (vous êtes réellement chanceux !). Kinou, un moineau, doté de la parole, un peu bègue d’ailleurs, vu le nombre de lourdeurs et répétitions à la phrase carrée, en était le principal actant. Mais, pour la toute première fois, j’osais enfin révéler un texte connoté « littéraire » à d’autres iris que les miens. Mes doigts venaient de s’engager dans l’engrenage des mots… Au passage, j’avais cédé aux progrès de la technique, troquant les crayons ancestraux contre un facétieux clavier d’ordinateur qui glissait généreusement, sous mes pulpes novices, des tonnes de « coquilles-peaux-de-bananes ».
Dès lors, plusieurs textes sur des sujets aussi saugrenus que l’invisibilité, la personnification d’une chaise de bar, un voyage en transsibérien ou la découverte d’un cahier dans un grenier (sujet éculé, s’il en est) dégrossirent l’apprentie que j’étais. Les appréciations complaisantes de mes proches et surtout d’inconnus, croisés sur le net, me poussèrent à enfiler de plus en plus de mots par le chas des touches du clavier. Sans imaginer les écueils et difficultés d’une carrière « d’écrivante » (néo-substantif qui me sied mieux qu’écrivaine), je m’y lançais, toute plume dehors.
Les essais sur des ateliers d’écriture en ligne, plus sérieux que le tout premier, se multiplièrent. Petits textes, courtes nouvelles (la plupart du temps dans un registre résolument optimiste), et même mini-romans se sont enchaînés à une vitesse frisant l’excès. Si l’inspiration débordait, la structure inadaptée et le style balourd également. Il me fallut apprendre à traquer : adjectifs redondants, adverbes inutiles, détails incohérents, clichés, lourdeurs, répétitions, et j’en oublie… Telle Pénélope, je tricotais des mots avant de les démailler pour les teinter de nuances plus appropriés au thème ou les agencer différemment. Toujours insatisfaite, j’écrivais ; ré-écrivais encore, encore, et encore, et… encore, m’efforçant d’élaguer, « karchériser », ciseler, peaufiner… Paradoxalement, plus mes textes fondaient, plus ils gagnaient en force. En cela, l’école « fulgures » (http://www.fulgures.com, où je sévis encore un peu sous le pseudo de « Brin de mot »), m’a considérablement appris. Se cantonner strictement à 1500 caractères est la garantie d’aller à l’essentiel en éliminant les inutiles couches d’un « texte-oignon ».
Dans ma frénésie, j’ai écrit plus de cinquante nouvelles (à cinquante près, je ne sais pas très bien car il paraît que lorsque l’on aime…), autant de textes courts (si ce n’est davantage), un roman (sur mon enfance) en l’état futur d’achèvement (le roman, pas l’enfance !), un recueil de fulgures et un de nouvelles (tous deux, en attente d’un éditeur bienveillant). Parenthèse au sujet des concours de nouvelles. Après environ quarante tentatives (eh oui, je suis pugnace !), j’ai fini par jeter l’éponge qui collait à mes « doigts plumés ». 99.9% d’entre eux se sont soldés par la même ritournelle : « Rendez-vous au piquet ! Ne passez pas par la case podium (ni même sélection). Ne touchez pas les 20000 mots ! »… Sans doute, ne suis-je pas dans l’air du temps ou bien démodée, mes textes se parant rarement de noir. Qu’importe ! Exit les concours !
Et maintenant, me direz-vous ? Je brode encore et toujours des textes pour le plaisir. Le vôtre, j’espère et soyons honnête, le mien également. Aujourd’hui, les mots se sont modelés avec jubilation, sous mes « doigts plumés ». À présent, je les laisse jouer, enjouer et surtout rejouer (puisque ici, ils comptent double)…
Signé : Mimi-Plume-Doigt (jongleuse de mots)
J’ai découvert ce jeune chanteur, il y a plusieurs semaines déjà.
Mais je ne connaissais pas cette chanson qui passe à présent en boucle autour des miennes. L’air lancinant (aux accents de bossa-nova) et la poésie mêlée de tant de tristesse, de pudeur et
d’émotions m’ont tout simplement enchantée. Un pur moment de beauté. Bravo à ce jeune talent qui à n’en pas douter fera une immense carrière.