Jeu d’écriture (numéro 46) sur Maux d’auteur (http://forum.aceboard.net/i-7663.htm) :
Ecrire un texte commençant par :
Cinq, quatre, trois, deux, un... ou 5, 4, 3, 2, 1. Au choix
« Cinq, quatre, trois, deux, un... ». La ronde des chiffres s’était égrenée au rythme d’un interminable compte à rebours. Bouillant d’impatience, je gigotais tel un asticot sur la chaise de bois à haut dossier. « Zéro ! » avait fusé dans un cri libérateur. Je pouvais enfin ouvrir les yeux…
Cet après-midi-là, ma mère avait décidé de confectionner une toute nouvelle pâtisserie pour le goûter. Comme chaque année, les vacances dans la maison de Cabourg étaient enrobées d’un parfum d’insouciance. Pour le garçonnet que j’étais, la côte normande était une région enchantée où, en marge des pommes, des vaches et du fromage, le sucre candi poussait à profusion. Avide de tout connaître, j’avais tenu à assister à l’élaboration du mystérieux délice. Dans la vaste cuisine carrelée de blanc laiteux, mes yeux avaient suivi religieusement les mains de ma mère, appliquée à casser les œufs sur les minuscules grains de sucre éparpillés au creux d’un profond saladier de grès. À l’aide d’une cuillère en bois, elle avait d’abord fouetté les ingrédients avant de saupoudrer la farine tamisée et la levure qui avaient voleté en pluie d’étoiles au dessus du mélange mousseux. Après le pétrissage, l’incorporation d’un pot de beurre fondu, de zestes de citron et d’une pincée de poudre de vanille avait conclu la préparation. À cet instant, mes iris s’étaient assombris à la vue d’un résultat, a priori décevant. Au fond de la jatte, l’amalgame grumeleux se tordait comme un ruban de guimauve fondue. Sans dévoiler mon désappointement, j’avais adressé un sourire à ma mère, qui, à l’inverse de ma perception, avait paru tout à fait satisfaite. Elle avait ensuite recouvert le récipient d’un torchon à rayures azurées. « Il faut laisser reposer !... », avait-elle expliqué en réponse à la question tacite de mon regard étonné.
Après une sieste forcée, j’avais regagné la cuisine où l’empressement m’avait poussé à soulever le tissu protecteur. En observant la pâte, gonflée telle une montgolfière, une certitude m’avait saisi. La Normandie était vraiment une terre magique. Quelques instants plus tard, ma mère m’avait rejoint. D’un geste sûr, elle avait alors déposé de petites quantités de préparation au fond de moules, en forme de minuscules coquilles Saint-Jacques, alignés sur une plaque. En refermant la porte du four à bois, elle avait murmuré dans un sourire : « Encore un peu de patience, Marcel !… ». Les friandises inédites n’avaient pas encore révélé leur secret.
Les dix minutes suivantes furent les plus longues de ma vie. Lasse de me voir tourner telle une toupie dans la pièce envahie d’une enivrante odeur caramélisée, ma mère avait imaginé un jeu. Je devais rester assis et compter de cent à zéro en gardant les yeux fermés. Focaliser mon énergie sur un compte à rebours aurait dû apaiser mon impétuosité. Mais l’effet avait été complètement inverse. Papilles aiguisées à la limite du supplice, je m’étais acquitté du pensum en un temps record.
Aussitôt ouverts, mes yeux s’étaient arrimés sur la table de chêne ambré. Ébloui par les cannelures dorées des petits gâteaux au ventre rebondi, je n’avais pu résister davantage. La première bouchée avait fondu sur ma langue avec tant de volupté que, bien des années plus tard, l’exquise madeleine demeure un souvenir magique…